Les réalisatrices qui ont bousculé les codes du cinéma mondial

femme cinéma
octobre 6, 2026

# Les réalisatrices qui ont bousculé les codes du cinéma mondial

Et si l’histoire du cinéma avait commencé avec une femme ? La question surprend, tant les grands récits cinéphiles ont longtemps mis en avant les frères Lumière, Méliès, Griffith, Hitchcock ou Godard. Pourtant, dès les premiers balbutiements du septième art, des femmes ont inventé des formes, dirigé des équipes, exploré des sujets interdits et déplacé le regard. Elles n’ont pas seulement “fait des films” : elles ont changé la manière de raconter le monde.

Commençons par une pionnière trop souvent oubliée : **Alice Guy**. Française, née en 1873, elle est l’une des premières personnes à comprendre que le cinéma pouvait être autre chose qu’une curiosité technique. À une époque où l’on filme surtout des trains qui arrivent en gare ou des ouvriers qui sortent d’une usine, elle imagine des fictions, construit des décors, dirige des acteurs. En 1896, avec *La Fée aux choux*, elle signe l’un des premiers films narratifs de l’histoire. Plus tard, aux États-Unis, elle fonde son propre studio, Solax. Une femme patronne de studio dans les années 1910 : voilà qui bouscule déjà quelques idées reçues.

Autre nom à redécouvrir : **Lois Weber**, immense réalisatrice américaine du cinéma muet. Elle aborde des sujets sociaux brûlants : la pauvreté, l’avortement, la peine de mort, la contraception. Son film *Where Are My Children?* en 1916 ose traiter du contrôle des naissances, sujet explosif pour l’époque. Weber n’était pas une petite figure marginale : elle fut l’une des réalisatrices les mieux payées d’Hollywood. Alors pourquoi son nom a-t-il disparu des mémoires ? Parce que l’histoire du cinéma, comme beaucoup d’histoires officielles, a longtemps été écrite au masculin.

Puis vient **Dorothy Arzner**, seule femme réalisatrice à travailler durablement dans le système des grands studios hollywoodiens des années 1930. Elle dirige Katharine Hepburn, Joan Crawford, Clara Bow. Anecdote savoureuse : pour permettre à Clara Bow de bouger librement tout en parlant dans un film sonore, Arzner aurait bricolé un micro suspendu à une canne à pêche. Une invention pratique qui préfigure la perche audio utilisée encore aujourd’hui. Derrière la technique, il y a une idée simple : libérer les corps, donc libérer le jeu.

Mais bousculer les codes, c’est aussi inventer un langage. **Maya Deren**, figure majeure du cinéma expérimental américain, signe en 1943 *Meshes of the Afternoon*, film hypnotique où rêves, doubles et symboles se mélangent. Pas besoin d’un gros budget pour créer un choc esthétique : un escalier, une clé, un miroir, une silhouette peuvent suffire à ouvrir une porte vers l’inconscient. Deren prouve qu’un film peut être un poème visuel.

En Europe, difficile de ne pas évoquer **Agnès Varda**, souvent surnommée “la grand-mère de la Nouvelle Vague”, appellation affectueuse mais un peu réductrice. Avant même Godard et Truffaut, elle réalise *La Pointe Courte* en 1955, mêlant fiction et documentaire. Son regard est curieux, tendre, politique. Dans *Cléo de 5 à 7*, elle suit une chanteuse inquiète d’un diagnostic médical, en temps presque réel, dans les rues de Paris. Varda filme les visages, les marges, les glaneurs, les plages, les rides, les hasards. Avec elle, regarder devient un acte de générosité.

À la même époque, dans d’autres pays, des réalisatrices imposent leur voix. La Soviétique **Larisa Shepitko** marque les esprits avec *L’Ascension* en 1977, film de guerre bouleversant, mystique et rude, récompensé à Berlin. En Belgique, **Chantal Akerman** révolutionne l’art de filmer le quotidien avec *Jeanne Dielman, 23 quai du Commerce, 1080 Bruxelles*. Pendant plus de trois heures, on observe une femme cuisiner, laver, ranger, répéter les mêmes gestes. Est-ce ennuyeux ? Justement non : Akerman révèle la violence silencieuse des routines domestiques. En 2022, ce film est classé meilleur film de tous les temps par la revue *Sight and Sound*. Une revanche éclatante.

En Afrique aussi, les réalisatrices ont ouvert des routes. **Safi Faye**, première cinéaste d’Afrique subsaharienne à réaliser un long métrage commercialement distribué, filme le Sénégal rural avec une attention rare. Son cinéma écoute les paysans, les femmes, les communautés. Plus récemment, **Mati Diop**, avec *Atlantique*, mêle chronique sociale, amour et fantastique pour raconter l’exil et les fantômes du monde contemporain. Son film reçoit le Grand Prix à Cannes en 2019 : une première historique pour une réalisatrice noire.

Le cinéma mondial contemporain porte également l’empreinte de créatrices puissantes. **Jane Campion**, venue de Nouvelle-Zélande, reçoit la Palme d’or pour *La Leçon de piano* en 1993, première femme à obtenir cette récompense seule. **Kathryn Bigelow** devient en 2010 la première femme à remporter l’Oscar de la meilleure réalisation pour *Démineurs*. **Céline Sciamma**, avec *Portrait de la jeune fille en feu*, repense le désir, le regard et la création artistique. **Julia Ducournau**, Palme d’or pour *Titane*, prouve que le cinéma de genre peut être à la fois viscéral, étrange et profondément humain.

Alors, que nous apprennent ces réalisatrices ? Qu’un film n’est jamais seulement une histoire projetée sur un écran. C’est un point de vue. Une manière de choisir qui l’on regarde, comment on le regarde, et ce que l’on décide enfin de montrer. Elles ont déplacé la caméra vers les femmes, les invisibles, les corps indociles, les vies ordinaires, les colères muettes et les rêves inavouables.

Redécouvrir ces cinéastes, ce n’est pas corriger une note de bas de page. C’est agrandir notre cinéphilie. C’est comprendre que l’histoire du cinéma a toujours été plus vaste, plus diverse, plus inventive qu’on ne nous l’a parfois raconté. Et la prochaine fois que la lumière s’éteint dans une salle obscure, posons-nous cette question délicieuse : qui, derrière la caméra, est en train de nous apprendre à voir autrement ?