L’autrice de science-fiction qui a inspiré “The Matrix” – l’histoire de Joanna Russ
# L’autrice de science-fiction qui a inspiré *The Matrix* – l’histoire de Joanna Russ
Et si la science-fiction n’était pas seulement une affaire de fusées, de robots et de galaxies lointaines ? Et si elle servait surtout à poser une question redoutable : **et si le monde que nous appelons “normal” n’était qu’un décor bien construit ?**
Cette question, les spectateurs de *The Matrix* l’ont découverte en 1999, avec Neo, Trinity, Morpheus et cette réalité artificielle dont il faut s’arracher. Mais bien avant que les Wachowski ne popularisent l’idée d’un monde illusoire à déconstruire, une autrice américaine avait fait de la science-fiction un outil de réveil intellectuel : **Joanna Russ**.
Son nom est moins connu que ceux d’Isaac Asimov, Philip K. Dick ou Ursula K. Le Guin. Pourtant, Joanna Russ a profondément marqué la SF, les études féministes et notre manière d’imaginer les mondes possibles.
## Une enfant brillante, une lectrice affamée
Joanna Russ naît en 1937 à New York. Très tôt, elle lit, écrit, questionne. Elle appartient à cette génération d’autrices qui arrivent dans un univers littéraire dominé par les hommes, où les femmes sont souvent cantonnées aux rôles de fiancées interstellaires, de reines extraterrestres ou de secrétaires en combinaison argentée.
Russ, elle, refuse le décor.
Elle étudie à Cornell, puis à Yale, enseigne la littérature, écrit des nouvelles, des romans, des essais. Elle ne veut pas seulement raconter des histoires : elle veut comprendre **qui a le droit d’en raconter**, pourquoi certains récits sont valorisés et pourquoi d’autres sont effacés.
Voilà déjà un premier lien avec *The Matrix* : chez Russ, comme dans le film, il s’agit de **voir les systèmes invisibles**. Ce qui paraît naturel ne l’est pas forcément. La réalité sociale, les rôles de genre, les normes, les récits dominants : tout cela peut être une sorte de matrice.
## *The Female Man*, un livre coup de poing
Son œuvre la plus célèbre, *The Female Man*, paraît en 1975. Le titre est volontairement dérangeant : “l’homme femelle”, ou “l’homme féminin”. Il brouille les catégories. Il agace. Il intrigue. Mission accomplie.
Le roman suit quatre femmes venues de mondes différents. L’une vit dans une société proche de l’Amérique des années 1970. Une autre vient d’un futur où une guerre entre hommes et femmes a transformé la civilisation. Une autre encore habite un monde sans hommes, appelé Whileaway, où les femmes se reproduisent par technologie et organisent la société autrement.
La grande idée du livre ? **Le monde dans lequel nous vivons n’est pas le seul possible.** Et s’il n’est pas le seul possible, alors il peut être critiqué, modifié, remplacé.
C’est là que Joanna Russ devient essentielle. Elle utilise la science-fiction comme un laboratoire : on y change une variable — le genre, le pouvoir, la famille, la reproduction — et l’on observe ce que cela révèle de notre propre société.
N’est-ce pas exactement ce que la bonne SF sait faire de mieux ? Nous emmener très loin pour nous faire regarder ici.
## A-t-elle vraiment inspiré *The Matrix* ?
Soyons précis : Joanna Russ n’est pas généralement citée comme une source directe de *The Matrix*, contrairement à William Gibson, Philip K. Dick, Jean Baudrillard, *Ghost in the Shell* ou encore le cyberpunk. Mais parler d’inspiration, ce n’est pas seulement chercher une note de bas de page ou une dédicace officielle.
Russ fait partie de ces écrivaines qui ont préparé le terrain intellectuel : elle a exploré l’idée que la réalité est construite, que les identités sont programmées par la société, que la libération commence au moment où l’on comprend le mécanisme.
Dans *The Matrix*, Neo découvre que le monde qu’il croyait réel est une simulation. Chez Russ, les personnages découvrent que ce qu’on appelle “féminité”, “masculinité”, “normalité” ou “destin” est souvent un scénario imposé.
La pilule rouge de Joanna Russ, c’est la pensée critique.
## Une autrice en colère — et drôle
On imagine parfois les grandes intellectuelles comme des statues sévères. Joanna Russ, elle, était mordante, ironique, parfois féroce. Elle savait manier l’humour comme une lame.
Dans son essai *How to Suppress Women’s Writing* (*Comment étouffer l’écriture des femmes*), publié en 1983, elle démonte avec une précision jubilatoire les méthodes par lesquelles l’histoire littéraire a minimisé les autrices. On leur dit qu’elles n’ont pas vraiment écrit leur œuvre, qu’elles l’ont écrite mais que ce n’est pas de l’art, que c’est de l’art mais que ce n’est pas important, que c’est important mais qu’elles sont une exception…
C’est drôle, parce que c’est absurde. C’est glaçant, parce que c’est vrai.
Russ nous apprend à repérer les phrases qui effacent. Elle nous tend une loupe et nous dit : regardez mieux.
## Pourquoi la redécouvrir aujourd’hui ?
Parce que Joanna Russ nous rappelle que la science-fiction n’est pas une fuite hors du monde. C’est parfois le moyen le plus direct d’y revenir armé d’idées neuves.
Elle a ouvert des portes pour des générations d’autrices et d’auteurs qui interrogent le genre, le corps, la société, la technologie, le pouvoir. Sans elle, une partie de la SF contemporaine serait moins libre, moins insolente, moins consciente d’elle-même.
Redécouvrir Joanna Russ, c’est donc redécouvrir une pionnière qui a pris les outils du futur pour démonter les prisons du présent.
Et si vous n’avez jamais lu son nom, retenez au moins ceci : avant bien des récits de réalités simulées et de mondes à décoder, Joanna Russ écrivait déjà que la réalité n’est jamais neutre. Elle est fabriquée, racontée, répétée.
La bonne nouvelle ? On peut aussi la réécrire.
Comments are closed.