Décrypter le regard féminin ou female gaze au cinéma et dans les séries
# Décrypter le regard féminin ou *female gaze* au cinéma et dans les séries
Et si l’on apprenait à regarder autrement ? Au cinéma comme dans les séries, nous croyons souvent être de simples spectateurs, confortablement installés devant une histoire. Pourtant, la caméra choisit pour nous : elle s’attarde ici, coupe là, caresse un visage, suit un corps, impose un désir. Elle nous dit, parfois sans un mot : “Regarde ceci. Ressens cela.” C’est précisément là qu’entre en scène une notion passionnante : le *female gaze*, ou regard féminin.
Mais attention : le *female gaze* ne signifie pas seulement “un film réalisé par une femme” ou “une histoire avec une héroïne”. C’est plus subtil, et donc plus intéressant. Il s’agit d’une manière de filmer qui refuse de réduire les personnages, notamment féminins, à des objets de désir. Le regard féminin cherche plutôt à faire ressentir une expérience intérieure : le désir, la peur, la joie, la fatigue, l’ambivalence, la colère. Bref, il remet de la subjectivité là où l’image a longtemps imposé des corps silencieux.
## D’où vient cette idée ?
Pour comprendre le *female gaze*, il faut faire un détour par son opposé célèbre : le *male gaze*, ou regard masculin. En 1975, la théoricienne britannique Laura Mulvey publie un texte devenu fondamental, “Visual Pleasure and Narrative Cinema”. Elle y explique que le cinéma classique hollywoodien a souvent construit ses images autour d’un regard masculin hétérosexuel : l’homme agit, regarde, désire ; la femme est regardée, admirée, fragmentée.
Pensez à ces plans où la caméra détaille lentement les jambes, la bouche, la nuque d’une femme avant même de lui donner une voix ou une intention. Le spectateur est invité à adopter le point de vue de celui qui désire. La femme devient spectacle. Elle existe moins pour elle-même que pour l’effet qu’elle produit.
Le *female gaze* naît donc aussi d’une question simple : que se passe-t-il si l’on déplace ce regard ? Si l’on filme non plus seulement le corps vu de l’extérieur, mais la sensation vécue de l’intérieur ?
## Le regard féminin, ce n’est pas “inverser les rôles”
On pourrait croire que le *female gaze* consiste à filmer les hommes comme le cinéma a longtemps filmé les femmes : abdos en pleine lumière, ralentis suggestifs, corps découpés en morceaux appétissants. Ce serait amusant cinq minutes, mais ce n’est pas vraiment le sujet.
Le regard féminin ne cherche pas seulement à remplacer un objet par un autre. Il cherche à transformer la relation entre la caméra, le personnage et le spectateur. Il pose des questions : qui désire ? Qui raconte ? Qui ressent ? Qui a le droit d’être complexe, contradictoire, laid parfois, drôle souvent, vulnérable toujours ?
La chercheuse et critique Iris Brey, autrice du livre *Le Regard féminin*, insiste sur cette dimension essentielle : le *female gaze* met le spectateur en empathie avec l’expérience d’un personnage féminin. Il ne s’agit pas de regarder une femme, mais de regarder avec elle.
## Des exemples qui changent notre façon de voir
Prenons *Portrait de la jeune fille en feu* de Céline Sciamma. Le film raconte l’histoire d’une peintre chargée de faire le portrait d’une jeune femme promise au mariage. Ici, pas de scène de séduction démonstrative. Le désir circule dans les silences, les regards, les gestes minuscules. Une main effleure une robe, un visage se tourne, une respiration change. Le spectateur apprend à guetter. Le désir n’est pas consommé par la caméra : il est partagé.
Autre exemple devenu culte : *Thelma & Louise* de Ridley Scott, écrit par Callie Khouri. Deux femmes prennent la route, fuient la violence, découvrent une liberté aussi grisante que tragique. Le film a marqué les esprits parce qu’il ne raconte pas seulement une cavale : il montre ce que signifie, pour deux femmes, reprendre possession de leur trajectoire. La voiture devient presque un personnage. Elle n’est pas seulement un véhicule : elle est une promesse.
Dans les séries, *Fleabag* de Phoebe Waller-Bridge joue avec le regard d’une manière délicieuse. L’héroïne parle directement à la caméra, comme si nous étions ses complices. Mais peu à peu, ce procédé comique devient bouleversant : ce lien avec le spectateur est aussi une stratégie d’évitement, une manière de ne pas affronter sa douleur. Le regard féminin peut donc être drôle, insolent, brillant — et soudain, nous prendre le cœur par surprise.
On pourrait aussi citer *I May Destroy You* de Michaela Coel, œuvre puissante sur le consentement, la mémoire et la reconstruction après une agression sexuelle. La série refuse les simplifications. Elle ne transforme pas son héroïne en symbole figé : elle lui laisse le droit d’être perdue, drôle, excessive, injuste parfois. En un mot : humaine.
## Pourquoi cela nous concerne tous ?
Le *female gaze* n’est pas réservé aux femmes, ni aux films “féminins” — expression d’ailleurs souvent utilisée pour ranger les œuvres dans un coin plus petit que leur ambition. Il concerne tous les spectateurs, parce qu’il nous apprend à reconnaître les habitudes de notre regard.
Sommes-nous habitués à voir certains corps comme des décors ? Certaines douleurs comme des intrigues secondaires ? Certaines héroïnes comme des récompenses ? Le cinéma éduque notre sensibilité. Il peut enfermer, mais il peut aussi libérer.
Redécouvrir le regard féminin, c’est donc redécouvrir des artistes qui ont changé la grammaire des images : Agnès Varda filmant les errances et les visages avec une tendresse politique ; Chantal Akerman transformant les gestes domestiques en matière cinématographique dans *Jeanne Dielman* ; Jane Campion explorant le désir, le silence et la contrainte dans *La Leçon de piano* ; Céline Sciamma inventant des récits où les adolescentes, les amantes, les enfants existent pleinement.
## Apprendre à voir, c’est déjà résister
La prochaine fois que vous regarderez un film ou une série, amusez-vous à poser quelques questions simples. Qui tient le regard ? Qui est filmé comme un sujet, qui est filmé comme un objet ? La caméra épouse-t-elle une sensation intérieure ? Le désir est-il montré comme une conquête ou comme une rencontre ?
Ces questions ne gâchent pas le plaisir : elles l’augmentent. Elles ouvrent des portes secrètes dans les images. Car le savoir, quand il est vivant, ne refroidit pas les œuvres. Il les rallume. Et le *female gaze*, loin d’être un concept austère, nous invite à une chose merveilleuse : regarder mieux, pour ressentir davantage.
Comments are closed.